Auriez-vous une recette du bonheur ? Des exercices pour le matin, pour le soir ?
C’est la question qu’il y quelque temps, un jeune homme plein de bonne volonté m’a posée.
Je me souviens lui avoir répondu que j’allais certainement le décevoir, mais que je ne pouvais pas répondre à cette question. Ce faisant, en effet, je participerais à une vision actuelle de la méditation que je déplore, parce qu’elle va à l’encontre de ce que l’on recherche véritablement lorsqu’on pratique zazen. Que certes, ce serait une bonne manière d’appâter le chaland, du bon marketing, mais que décidément, je ne pouvais m’y résoudre. Et tant pis pour mon porte-monnaie.
La méditation, et tout particulièrement le zazen, n’est pas un truc ou une série de petits trucs, de petites recettes, pour améliorer ceci ou cela. Il existe un livre, « Les 100 bienfaits de la méditation ». Je ne l’ai pas lu et ne puis donc parler du fond. Il est certainement très intéressant et bien documenté, mais je dois dire que le titre me dérange. En effet, l’exercice nous montre que c’est précisément lorsque que nous sommes sans but, que nous accédons à la paix intérieure, à la simple joie d’être, à la confiance. Alors faire miroiter 100 buts ! On est à l’antipode de l’esprit nécessaire à notre guérison !
Il ne s’agit pas de panser tel ou tel problème de santé physique ou psychique mais, d’aborder la racine de notre mal être, dont la source est justement l’ego toujours inquiet de son salut.
La véritable vocation du zazen, n’est pas de satisfaire cette part de nous-même toujours désireuse d’autre chose et dans le refus de ce qui arrive. S’il en était ainsi, elle nous maintiendrait dans l’impasse. Vouloir satisfaire les désirs de l’ego ne nous rendra au bout du compte, jamais satisfaits. Les désirs ne sont-ils pas en effet infinis ? A peine en a-t-on assouvi un (s’il l’est ! car dans le cas contraire c’est la frustration qui surgit !) qu’il est suivi d’un autre (ou d’une autre frustration).
La véritable vocation de l’assise en silence est donc de nous délivrer du « couple infernal désir, refus » (Bouddha) et de basculer dans l’attitude qui verra l’ego (le mental) s’effacer, au profit d’une paix profonde inégalable.
Pratiquer zazen, c’est se donner la chance de découvrir « une conscience libérée du moi » et de ses réactions, une conscience qui nous plonge en nous-même, tout en nous situant au-delà de nous-même et de nos problèmes.
Seule cette conscience (sensorielle) entraîne l’ataraxie (absence de trouble), une paix intérieure qui ne dépend pas des circonstances : reconnaissance ou manque de reconnaissance, santé ou maladie, réussites ou échecs etc.
Nous devons constater que, parfois même après des années d’analyses, tant que l’ego et son souci de pouvoir, de savoir, de reconnaissance, de santé, de sécurité, est au-devant de la scène, la souffrance reste tapie non loin, prête à être réactivée à la première contrariété.
Si l’on ne s’appuie que sur les puissances du moi, on reste préoccupé, soucieux, voire angoissé. À tout moment on pourrait voir cette puissance s’amoindrir ou ne pas être au rendez-vous de notre idéal.
Pourtant lorsque la vie nous confronte à des moments de doutes, qu’on se retrouve comme qui dirait « le cul entre deux chaises », ou bien qu’on doive prendre des décisions comme cela arrive chaque jour, n’est-on pas dans une certaine mesure, dans l’obligation de mettre en route une réflexion, le mental ? Certainement. Cependant si l’on ne veut pas être débordé et manipulé par nos affects, le retour au calme et à une attitude centrée, s’avère bien nécessaire pour discerner ce qui est juste de ce qui ne l’est pas, ou plus. L’attitude centrée, non réactionnelle, nous aidera à agir au plus proche d’un ordre intérieur profond.
Au japon lorsqu’une personne manque de profondeur dans sa réflexion, on lui dira en se frappant le front du doigt « koko de kangaeru no wa ikemaseu », « ce n’est pas avec cela qu’il faut penser », et on ajoutera souvent : « hara de kangaenasai », « s’il vous plaît, pensez donc avec le ventre ». « On entend par là qu’il ne faut pas penser avec la seule raison, intellectuellement, mais de façon plus profonde, avec la totalité de l’être. Cela suppose évidemment qu’on « ait du ventre ». Ainsi dira-t-on : hara no nai hito wa, hara de kangaeru koto ga dekinai, « un homme sans ventre ne sait pas penser avec le ventre » (K.G. Dürckheim Hara Centre vital de l’homme). « Avoir du ventre » signifie être solidement ancré dans ce que les Japonais appellent le Hara, l’équivalent de « l’assiette », expression connue des cavaliers ; les bons cavaliers ayant « une bonne assiette ». Cette acquisition du Hara participe dans une grande mesure à notre délivrance vis-à-vis des prérogatives de l’ego et au calme intérieur qui s’ensuit.
Alors concrètement, que fait-on en zazen ?
Zazen, c’est s’asseoir. C’est s’ancrer de plus en plus profondément dans notre centre, le Hara. Etant assis nous nous mettons à l’écoute du vivant, par exemple, du va et vient du souffle. Il est nécessaire d’être attentif au fait qu’il y a une grande différence entre « écouter » et « s’écouter ». Qu’écoute-t-on au juste ? Est-ce la voie de son mental, de son « moi je veux, moi je ne veux pas » (une manière simple que Dürckheim a de définir l’ego) ou est-ce la manifestation de la vie qui «se réalise et s’organise selon un ordre naturel » (le tao) ?
Être à l’écoute du vivant… Il ne faut pas considérer ce mot « vivant » sur le plan conceptuel et le condamner ainsi à ne rester qu’un joli mot, une belle idée. Il s’agit de l’éprouver en nous-même, des orteils aux bouts des doigts, dans notre peau et chaque parcelle de ce que nous appelons notre corps, qui est en fait nous-même, être vivant, être présent, présence, « moicorps » vivant. Il s’agit de l’éprouver dans chaque souffle, frôlement, mouvement, geste, dans chaque son, couleur, ambiance.
Il s’agit de l’éprouver dans l’ambiance du moment.
L’ambiance en nous-même mais aussi autour de nous, celle de la pièce où nous nous trouvons, celle de la forêt dans laquelle nous nous promenons, ou celle de la ville, du petit village, de l’aéroport ou du bord de mer…
Zazen ce sera toujours l’effort constamment réitéré de se mettre à l’écoute du vivant, présent en ce moment. Et c’est dans cette écoute de ce qui EST, que l’on ressentira les qualités de plénitude, de paix et de confiance.
Cette capacité à être vraiment là de manière quasi continuelle, demande un autre effort : l’exercice et la répétition de l’exercice. Du zazen donc. Mais aussi, pour ma part, de l’eutonie, une technique qui nous permettra d’approfondir et d’affiner tous nos sens, ainsi que de nous libérer des tensions inadaptées, révélatrices des craintes enfouies dans nos tissus corporels. Exercice indispensable donc à la réalisation de notre nature véritable.
Anne Vincent
