« Cet exercice vers la Voie, puis sur la Voie, s’effectue dans des conditions bien déterminées. La première condition est d’être poussé par une authentique nécessité intérieure vers ce qui, dans la méditation, nous fait signe.

Cette nécessité peut avoir deux origines : tout d’abord, une détresse, une impression de vacuité. Vous sentez un vide en vous-même, il vous manque ce sens sans lequel votre vie perd son sens le plus profond. Quelque chose vous fait souffrir : l’absurdité de votre vie vous apparaît soudain, tout ce que vous faites, toutes vos distractions, vos occupations les plus intéressantes ne peuvent vous satisfaire en profondeur. L’autre origine est le contraire d’un manque ou d’une détresse : c’est une promesse. C’est le sentiment d’avoir en soi un noyau central lumineux qui voudrait s’épanouir. On ressent alors comme un appel à travailler sur soi-même pour laisser la voie libre à ce noyau intérieur. (K. G. Dürckheim)

J’aimerais parler ici de ce sentiment « d’avoir en soi un noyau central lumineux qui voudrait s’épanouir ». Ce mouvement intérieur extraordinaire correspond à un fort désir, celui d’éprouver jusque dans nos vies et actions quotidiennes ce qu’on appelle le numineux ou le sacré. On se sent tenu par ce désir, impérieux et tenace, de réaliser authentiquement une vie chargée de sens, sens qui se révèle dans l’expérience inouïe d’être de la même essence que tout ce qui nous entoure. Romain Rolland lui donne le nom de « sentiment océanique ». Il est intéressant de noter que le mot sens est le même mot que celui que nous utilisons pour parler de toutes nos capacités sensitives

« Cette qualité, le numineux ou le sacré, vient à nous, dans la nature, dans l’art, dans l’érotisme et dans le culte religieux. Une fois que l’on a compris ce dont il s’agit, on la découvre au fond de tout » (K. G. Dürckheim).

L’exercice consiste ainsi à développer et approfondir notre sensibilité à cette qualité numineuse, à la goûter, la sentir, l’entendre et la toucher en toutes situations, et à prendre conscience de l’engagement dans lequel ce sens du sacré nous implique.

Ce noyau lumineux, aussi perçu comme noyau amoureux, persiste au-delà de nos désillusions. Il est un désir passionné d’embrasser et d’être embrassé par la vie entière, quelle que soit notre situation affective et matérielle.

Pourtant, aussi longtemps que nous considérons l’amour et la lumière comme des buts à atteindre, ou au contraire comme des événements qui nous tombent dessus par hasard, ils nous échappent, et cela d’autant plus douloureusement que notre ferveur à les trouver est grande.

En effet, ce noyau lumineux amoureux est la source de notre souffrance la plus profonde. Et même si l’on n’en est pas vraiment conscient, on ne peut l’oublier : il nous tanne, il nous cherche, il nous oblige.
Mais c’est lorsque l’on le lâche en tant que concept et en tant qu’idéal que l’on peut le vivre, dans une sensation de réalité immense, d’être un avec tout. Ce n’est qu’à ce moment-là que les questions, les doutes, et même les quêtes s’effacent, pour laisser place à nous-mêmes en tant que pure présence, sobre et sereine, dans la simplicité, connectés à une paix sans limite.

On a droit à cela, on a droit à se ressourcer à ces moments de simplicité absolue, de pureté de l’âme, nus et sans désir, mais comblés, par rien, par tout.

Là, je voudrais parler à celles et ceux dont la vie est très active, partagée entre famille et travail. Lorsqu’il y a des horaires à respecter, que l’on se sent pressé par le temps, il est bien possible que l’on finisse par oublier cette souffrance spécifique : on n’a pas le temps pour elle, et lorsqu’on a enfin du temps, il nous fait peur, ce temps… libre. Peut-être alors ne veut-on pas que la frénésie s’arrête, pour ne pas être confronté à ce temps… libre. Mais en soi-même, on sait bien que ça n’a pas de sens. Où est passée la vie dans cette mécanique infernale, dans ces gestes répétés machinalement, « vite fait, bien fait » ? On se dépêche, laissant glisser la majorité de sa vie d’entre ses doigts afin d’arriver à s’octroyer un petit moment de distraction ou de repos, sous peine de craquer. Mais ce qui nous fait sombrer, n’est-ce pas plutôt le manque de vie de notre vie dans son entier !

Une sensation, si elle nous touche, si on l’écoute, sans avis, sans but, surtout sans but, si le moi s’y perd, si on s’y perd, elle nous bénit de paix, elle nous bénit de temps sans temps, elle abolit le temps, pour un moment, pour CE moment.

Dürckheim nous le dit très bien : « Il y a plus de Dieu dans une sensation que dans une pensée ».

La pensée… elle est utile… parfois ; elle est merveilleuse aussi… parfois… mais quand il s’agit de vie, de vie pure et non pas d’organisation, alors la pensée fige, fixe, ternit l’expérience immédiate de la vie. « Le mental bousille la vie », dit un jour Alexandre Jollien à Jacques Castermane.

Alors comment s’exerce-t-on à affiner ce sens qui nous lie à notre profondeur ?

Si nous ne pouvons pas construire, fabriquer ni maintenir par la force de notre volonté ce noyau lumineux et aimant, nous pouvons engager notre volonté à exercer les attitudes intérieures qui favorisent son dévoilement, et à nous défaire de celles qui l’empêchent d’advenir. Ce noyau, il est là ! Mais il se dérobe à chaque fois que nous le cherchons ailleurs que dans le moment vivant, l’immédiat vivant qui nous est donné dans l’instant, dans chaque sensation, chaque perception, si tout au moins nous sommes à l’écoute.

Un petit exemple : vous avez un petit rituel le matin ? Tous les matins, la toilette. Ne la pratiquez pas par cœur, comme une mécanique. Glissez-vous dans la sensation même de tout ce que vous faites. Dürckheim proposait un exercice : ralentissez un petit peu, faites tout, juste un petit peu plus lentement. Cet exercice simple nous force à l’attention ; or, « c’est l’attention qui guérit », nous dit Bouddha. On peut aussi, lorsqu’on a un peu plus de temps — cela arrive — ralentir beaucoup… beaucoup… pour entrer dans l’infini d’un moment, dans l’infini d’une sensation. Petit rituel d’étirements ? Vous tournez la tête pour vous délier les cervicales. Faites-vous ça comme un robot, à la va-vite, comme un devoir, une routine qui devient au fil du temps mécanique et lassante ? Ou tournez-vous la tête doucement, respectueusement, en goûtant ce geste, en vous plongeant dans la profondeur de vos sensations ?

Se mettre sur la voie, puis rester fidèle à la voie, lui obéir, nous dit Dürckheim, c’est une discipline, chaque jour à reprendre, jamais par cœur, toujours à l’écoute du nouveau, de l’expérience, de l’expérience nouvelle, neuve, et cela alors même que notre vie est une répétition sans fin des mêmes gestes, des mêmes actions.

Et puis bien sûr, lorsqu’on s’engage sur la voie du zen, on répète un fameux exercice, tous les matins sauf le dimanche. Cet exercice s’appelle zazen. Zazen, c’est s’asseoir « comme un nourrisson est allongé dans son berceau », pour reprendre l’expression d’un maître de thé (autre exercice zen : le chadō = la Voie du thé).

C’est s’asseoir et oublier tout, pour goûter au seul « JE SUIS ».

Je suis comme le bébé EST, je suis comme la fleur EST.
Ce n’est QUE sensoriel ! Ne conviez pas le rationnel dans cette expérience. C’est incompréhensible. Ça ne se comprend pas, ça se vit !

Autre exercice, en toutes situations, et plus encore si vous êtes abattu·e·s : suivez ce conseil de Dürckheim à J. Castermane : « Portez votre tristesse, portez votre colère, dans la tenue juste ».

Redressez-vous et goûtez : « Je suis tout à fait noble ». Ce noyau lumineux amoureux, nous ne pouvons le sentir si nous sommes écroulés sur nous-mêmes. Dürckheim dirait aussi : « Répondez à ce que la vie veut de vous, et non à ce que vous voulez de la vie ».

La vie veut de vous que vous vous teniez droits, redressés par cet élan vital, comme un petit enfant qui s’assoit pour la première fois. La vie veut de vous que vous laissiez le souffle vous respirer, non pas que vous le reteniez dans vos contractions peureuses, ou que vous le dirigiez pour obtenir je ne sais quel bienfait qui, pour un temps seulement, rassurerait votre ego.

La vie demande que nous la laissions libre d’agir en nous. Lorsque, figés dans nos contre-actions physiques et psychiques, nous empêchons le souffle d’aller et venir librement, lorsque notre cage thoracique, notre ventre, ou que sais-je encore, se resserrent et nous oppressent sous l’effet de peurs, de méfiance — bref, lorsque nous nous contractons inutilement — alors nous contrarions le naturel et empêchons la force vitale de nous traverser et d’agir à travers nous. Il en va ainsi ; il nous faut donc travailler à abandonner nos propres contre-actions. Sacré travail !

Ressentir, en deçà et au-delà de nos doutes et luttes quotidiennes, et au cœur même de ces luttes, qu’il y a cette possibilité de servir une autre loi que celle de nos lois humaines : la loi de l’Être qui nous donne vie, la loi de ce mystère — je vis, tout vit — par une force qui n’est pas quelque chose que MOI je peux faire et qui, justement parce qu’elle n’est pas un faire de notre part, ne dépend ni des réussites ni des échecs, mais de notre aspiration à nous ouvrir à ce qui, maintenant, EST.

Le développement de l’être humain est ainsi fait que vous en êtes peut-être à ce stade de l’existence où vous devez vous consacrer à votre famille, à un travail, à une communauté. Bien qu’au cœur de ce moment, n’oubliez pas tout à fait cette autre loi. Donnez-vous un espace pour sentir que la Vie n’est pas ce que vous pensez d’elle, qu’elle n’est pas, dans son essence même, ce réseau de contraintes. Si vous ne vous accordez pas ce temps, il est bien possible qu’ensuite cette Présence vivante, vide de contenu mental, vous inquiète.

Notre âme est trop accaparée par une vie uniquement pensée, ou agit mécaniquement… en pensant à autre chose… Ce cercle vicieux ne peut être brisé que par ces temps d’écoute.

S’accorder une heure, une journée, quelques jours, s’accorder le temps d’un souffle, le temps de se redresser et de se sentir dans une bonne force. Si vous vous engagez, au jour le jour, à donner quelques moments à la conscience sensitive, particulièrement expérimentée en eutonie et en zazen, peu à peu l’exercice fécondera votre quotidien et vous transformera en profondeur.

Anne Vincent