On m’a souvent demandé si je faisais de la danse, parfois même si j’étais danseuse. Pourtant, hormis deux ou trois années lorsque j’étais enfant où je me rendais dans la petite école de danse à côté de chez moi, puis quelques cours reçus à l’école professionnelle d’art dramatique de Montpellier, je n’ai quasiment pas dansé autrement qu’en faisant la fête. Je m’y suis remise à 62 ans, avec un joyeux groupe de Biodanza.
Je n’ai pas fait sérieusement de danse, mais je pratique et j’enseigne l’eutonie depuis près de 40 ans. La raison pour laquelle je vous parle de ça, est que je voudrais tenter d’expliquer ici, ce en quoi l’eutonie a à voir avec une certaine manière d’être et de se mouvoir. D’ailleurs vous allez rire, mais j’ai décidé que je serai danseuse à 100 ans ! Oui, oui, je crois cela possible grâce à l’eutonie ! Mais rassurez vous, l’eutonie s’adapte à chacun, que vous soyez souffrants ou en bonne santé, jeunes ou vieux, l’eutoniste à tous les outils nécessaires pour proposer les exercices qui conviennent à vos besoins. Vous pourrez constater cela en poursuivant la lecture de cette lettre.
Marianne Walter danseuse puis professeur d’eutonie à l’Opéra Royal de Copenhague nous dit ceci :
« En m’inscrivant à l’école d’eutonie de Gerda Alexander je cherchais la maîtrise de mon corps et j’ai trouvé sa libération. »
La libération du corps, d’où découle d’après mon expérience, la liberté de l’être tout entier, « corpscoeuresprit », voilà qui résume bien le propos de l’eutonie.
Cette pratique corporelle douce et profonde, prend sa source dans la confrontation de la créatrice de l’eutonie Gerda Alexander, à deux nécessités .
Etant elle-même danseuse et rythmicienne selon la méthode de Jacques Dalcroze, l’un de ses objectifs était de développer et transmettre une approche novatrice de l’expression par le mouvement. Gerda travaillait avec les musiciens, les comédiens et les danseurs, de manière à ce qu’ils puissent, en se libérant des tensions inadéquates, exprimer leur personnalité profonde et unique, plutôt que de se couler dans le moule stéréotypé d’une école quelconque (1).
L’autre objectif de Gerda était de s’accommoder dans la vie quotidienne, des douleurs handicapantes d’un rhumatisme articulaire aigu compliqué d’une endocardite.
Cette maladie qui la faisait terriblement souffrir, aurait dû mettre fin à sa carrière (et à sa vie dans un délai très bref). L’exploration qu’elle fit dès lors dans son propre corps pour pouvoir continuer à vivre normalement, a orienté sa recherche de mouvement vers la légèreté et la fluidité de l’exécution par l’emploi d’un minimum d’énergie pour un maximum d’efficacité. De là est née l’eutonie (du grec eu = harmonieux, juste et tonos =tonus, tension). Quelle chance pour le monde que Gerda ait su brillamment et en profondeur, tirer parti de son épreuve, non seulement pour elle même, mais aussi pour les eutonistes qu’elle a formé, les nombreux artistes mais aussi patients souffrants physiquement ou psychiquement, qu’elle a aidé (2).
Ce qui est visé en eutonie, c’est le retour au naturel :
À la tenue naturelle qui se trouve sans effort particulier, bien différente d’une posture rigide, d’un « tiens-toi droit » artificiel et douloureux.
À la respiration naturelle, s’adaptant spontanément aux besoins du moment.
Au geste naturel, n’engendrant aucun inconfort et se caractérisant par une amplitude, une fluidité bienfaisante et une force profonde, bien plus efficace qu’une crispation musculaire qui ne prendrait pas en compte la globalité de la personne.
À l’équilibre naturel, qui ne se construit pas mais se libère en sentant l’appuis solide de la charpente osseuse qui nous porte intérieurement (comme la charpente d’une maison soutient tout l’édifice. La maison peut alors s’équiper de fenêtres au lieu de gros murs). Ainsi, ce sont les muscles profonds dit « posturaux » qui travaillent, libérant ainsi les muscles destinés au mouvement, donc libérant le geste.
Ce naturel, que nous avons tous connu enfants, refait surface lorsque nous nous libérons des tensions inutiles qui se sont nichées au fil du temps, au cœur de nos muscles et de nos fascias.
Pour se faire, les eutonistes proposent des exercices simples et très doux, ou une prise en main rassurante et soutenante en séances individuelles. C’est cette douceur, très respectueuse des possibilités de chacun, qui permet l’ouverture, la confiance et l’abandon des protections contraignantes.
Par ailleurs, le fait d’ajuster ses tensions harmonise le tonus de base du corps entier et engendre ce que nous appelons la flexibilité tonique.
Qu’est-ce que cela signifie ?
Prenons pour exemple le chat. Monsieur chat est au repos, détente parfaite, respiration tranquille, il peut rester ainsi des heures sans éprouver la moindre gêne, bien sûr, puisqu’ il est libre de toute tension inutile !
Mais voilà qu’une souris passe et notre chat d’un seul élan rapide et précis bondit sur elle et l’attrape, exemple parfait d’un tonus flexible, c’est-à-dire capable de s’adapter de façon immédiate et spontanée à la situation. Libre de crispations, le chat passe sans difficulté d’un tonus bas (tonus du repos) à un tonus haut (tonus de l’action).
Ce travail sur le tonus a un effet très important sur notre vie intérieure. On découvre en effet que les différents états toniques ont un impact immédiat sur notre psychisme, et vice versa. Par exemple une bonne nouvelle élève le tonus, nous rendant alerte et joyeux, alors qu’une nouvelle triste l’abaisse et qu’on se sent alors soudainement très lourd.
Le tonus devrait pouvoir fluctuer sans difficulté et nous permettre aussi d’avoir accès à toutes les émotions, sans s’y perdre ou s’y fixer. Gerda soulignait l’intérêt de la flexibilité tonique pour les comédiens dont c’est le métier d’exprimer toute la gamme des sentiments humains.
Pour nous aussi retrouver cette capacité est importante, car notre histoire personnelle traversée d’évènements plus ou moins houleux, voire traumatisants, a eu un impact certain sur notre tonus de base.
Les dépressifs par exemple sont bloqués dans un tonus bas et tout leur paraît pesant. Inversement, les hypertoniques (hyperactifs) sont fixés dans un tonus haut, ils sont agités et ne trouvent pas le repos. Souvent d’ailleurs cette hypertonicité finit par basculer dans l’état inverse et c’est le burn out. Ce sont là les cas extrêmes, mais il existe une quantité d’autres fixations du tonus qui nuisent à l’épanouissement de notre personnalité authentique. Être fixé dans un tonus moyen, dénote aussi d’un manque de liberté intérieure. Il s’avère donc indispensable de pouvoir agir sur son état tonique si l’on ne veut pas rester prisonnier de ses conditionnements et devenir vraiment soi-même. Ce travail corporel touche donc notre être dans sa totalité. Toutes les pratiques corporelles (yoga, gi gong, taïchi peuvent trouver dans cette pratique
Le metteur en scène Stanislavsky dit à ce sujet :
« … La tension musculaire empêche la vie intérieure de s’exercer normalement. Tant que vos muscles restent tendus, vous ne pouvez pas ressentir de nuances subtiles à vos sentiments, ni pénétrer la vie spirituelle de vos personnages… Non seulement une crispation générale de tous vos muscles empêche le bon fonctionnement de l’acteur, mais la plus petite contraction en un point précis est capable d’entraver votre faculté créatrice. »
La pratique de l’eutonie affine dans des profondeurs insoupçonnées, la conscience de notre corps, donc de nous-mêmes. En cela elle peut enrichir toutes les pratiques : artistiques, sportives, de bien être, et plus largement, elle nous apprend à accomplir nos gestes quotidiens de manière plus consciente et plus juste.
L’eutonie et le zen
L’eutonie est un travail de conscience. Nous devenons conscients sensoriellement de nous-même et de nos fonctionnements. Le fait de se sentir en tant que corps vivant dans son unité, sans interprétations mentales de ce ressenti, mène à la conscience ultime du pur et simple « JE SUIS », un état d’être non perturbé par les turbulences de l’ego, une paix intérieure non dépendante des évènements extérieurs. J’ai expérimenté cette paix dans les pires moments de ma vie, lorsque mon fils Samuel était en Malaisie, dans le coma, le crâne fracturé. Lorsque je me reliais à lui sans laisser le mental raconter ses histoires, je ressentais une paix sans limite. Cette capacité à m’extraire du mental je la dois à l’eutonie et au zen.
L’eutonie a facilité ma pratique du zen, le zen à profondément modifié la façon dont j’enseigne l’eutonie aujourd’hui.
Anne Vincent
(1) Gerda Alexander raconte dans son livre « Le corps retrouvé par l’eutonie » qu’assistant à une rencontre entre différentes écoles de danse, elle était capable de deviner, par la manière de bouger des danseurs qu’elle rencontrait, à qu’elle école de danse ceux-ci appartenaient. Les danseurs faisaient ce qu’elle appelait « du mimétisme tonique » en adoptant la manière de bouger de leur professeur. D’où son désir de chercher une voie qui libèrerait l’expression unique de chaque individu.
La flexibilité tonique